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Les Turcs existent, nous les avons rencontrés

Mardi 24 février 2009 | Posté par Nassira El Moaddem |

TÊTES DE TURCS (1/3) Nassira a sillonné les ruelles du Faubourg-Saint-Denis, le quartier turc de Paris. Premier de trois portraits : Emin. « Je me considère avant tout comme français. »

Lorsque je pense aux Turcs de France, je ne peux m’empêcher de me remémorer ce portrait de ce grand monsieur moustachu, à l’élégant chapeau posé sur la tête, vêtu d’un manteau de laine vert, aux traits fins et aux yeux bleus pénétrants. Le portrait de ce monsieur que je voyais tous les mercredis matins, perché en haut d’une armoire de notre classe d’arabe dans ma Sologne natale, je le reverrai à Istanbul des années plus tard, lors de mon séjour académique sur les rives du Bosphore. C’était celui de Mustafa Kemal Atatürk.

Car cette salle de classe que l’on utilisait pour nos cours d’arabe, dispensés par un professeur marocain envoyé par le royaume chérifien, était elle aussi fréquentée par nos camarades turcs qui y recevaient, un peu plus tard dans la journée, les cours de leur langue maternelle. Cette salle, qui se situait dans un préfabriqué, où l’hiver, disons-le, nous nous « gelions les miches », m’a marquée à vie. Chaque mercredi matin, les lettres calligraphiques arabes côtoyaient sur le tableau noir l’alphabet turc. Je me demandais toujours comment une langue qui paraissait à l’oreille si compliquée et qui avait l’air de ressembler à celle de nos parents, pouvait s’écrire simplement en lettres latines ? A l’image des deux épiceries du quartier, arabe et turque, ces deux cultures dans cette salle de classe cohabitaient tranquillement.

Malgré la méconnaissance que l’on a, en France, de l’identité des immigrés turcs, ceux-là alimentent, c’est le cas de le dire, depuis longtemps, notre quotidien : qui n’a pas été sauvé à 23 heures par l’ « ekmek » (pain en turc) de l’épicier du quartier ? Qui ne s’est pas goinfré, en sortant de boîte, d’un adana kebab au goût délicieusement épicé ? Les communautés turques installées en France ne se réduisent bien sûr pas à ces aspects coupe-faim. Les Turcs, ce sont aussi, la confection, le bâtiment, l’investissement immobilier, des PME et un réseau associatif extrêmement dense.

Vendredi 20 février, je décide d’aller interroger quelques turcs sur leur vie à Paris, leur attachement à leurs origines et leurs aspirations. Je saute dans le bus numéro 47, direction le quartier turc de la capitale, rue du Faubourg-Saint-Denis. Dans le transport, j’aperçois un homme, la quarantaine à peine, lisant le plus populaire des journaux turcs, Hürriyet, « liberté » en turc. Je m’approche de lui et lui demande s’il accepterait de répondre à mes questions pour un article sur les immigrés turcs à Paris.

D’entrée de jeu, Emin, qui n’a pas souhaité être pris en photo, annonce la couleur : « Je ne suis pas turc, je suis kurde », lance-t-il tout fier. Originaire de Mardin, ville du sud-est turc, arrivé en 1987 après avoir passé une douzaine de jours en transit en Italie, Emin me raconte son arrivée en France : « J’avais 18 ans, c’était la première fois que je quittais mon pays, que je venais en Europe. Je ne parlais que le turc et je n’avais que 3500 francs en poche, dont le tiers a servi à payer le passeur. » Une fois à Paris, Emin demande le statut de réfugié politique. Au bout de six mois, il est régularisé et s’installe doucement: « J’avais trouvé une place dans un foyer à Gonesse, dans le 95. J’y suis resté deux ans. Je vivais avec des Turcs, des Kurdes, des Arabes. On s’entendait très bien. Et j’ai trouvé du travail assez facilement dans la confection et plus tard dans le bâtiment. »

Lorsque je lui demande de quelle nationalité il se sent, Emin répond sans hésitation : « Je me considère avant tout comme un Français. J’adore la France. Quand je rentre en Turquie en vacances, la France me manque très vite. Et puis ici, je me sens libre. Là-bas, il y a des choses dont on ne peut parler, comme exprimer notre identité kurde. » Aujourd’hui, Emin, marié à une Française d’origine kabyle, est gérant de café dans le quartier de la Gare de l’Est, une réussite dont il mesure le parcours difficile : « Ce n’était pas facile pour moi. J’ai dû me battre, économisé de l’argent pendant des années. Mais c’est une caractéristique des Kurdes et des Turcs : nous avons besoin d’avoir des responsabilités, de prendre des risques et de nous battre pour cela. Aujourd’hui, beaucoup ont monté leur affaire dans l’hôtellerie, la restauration, le bâtiment ou le tourisme. »

Si Emin se sent français à part entière, il garde tout de même des liens avec ses origines : « Je reste proche de mes racines, car ici, on peut facilement les perdre. On se retrouve à l’occasion du Bayram*, durant les fêtes kurdes mais aussi à Noël. A la maison, on fait le sapin car je ne veux pas que mes enfants soient différents de leurs camarades. » Je l’interroge sur la candidature turque à l’Union européenne : « Pour moi, la Turquie est déjà européenne. Si l’Union n’en veut pas, c’est que la Turquie est un pays musulman et qu’elle deviendrait, une fois entrée, le deuxième plus grand pays d’Europe. C’est dommage, car du point de vue stratégique, la Turquie serait un avantage pour l’Europe. » Et que pense-t-il de la très faible attention médiatique portée aux Turcs en France ? « Les communautés turques ne sont arrivées que récemment, alors que les Arabes, par exemple, en sont à la troisième voire à la quatrième génération, répond-il. Il faut encore du temps je pense. »

Nassira El Moaddem

*Bayram: fête de l’Aïd en turc.

Nassira El Moaddem

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Réactions des internautes

  1. tombombadilom dit :

    Bonjour
    il existe aussi la langue de Malte qui est une langue proche de l’arabe, mais qui s’écrit avec des lettres latine.
    (et tous les maltais parlent anglais)
    Voila, c’était la minute (nécessaire?) de monsieur TomBom

    PS
    très intéressant, l’article.

    • romuald dit :

      Le viet également s’écrit en alphabet latin; c’est du reste la seule langue dans ce cas.
      Voilà, c’était la minute inutile :D

      • lie dit :

        L’Indonésien aussi ;-]

        • mata_hari dit :





          Le turc n’a absolument rien à voir avec l’arabe c’est la raison pour laquelle l’alphabet latin (aménagé) a été adopté. Le turc est plus proche du finnois. C’est une langue agglutinante. Saviez-vous que les enfants turcs sont les plus précoces dans l’apprentissage de leur langue, tandis que les anglo-saxons sont les plus tardifs ? Choisir un Kurde comme symbole des turcs c’est comme choisir un corse pour symboliser les Français.

          • ricard dit :

            bonjour,

            Il suffisait de faire quelques mêtres du côté de la rue de paradis ou de l’échiquier pour trouver des centaines de turcs parce que faire un article sur les Turcs en interviewant un Kurdes ça me paraît trÉs politiquement incorrect. Ce qui explique d’ailleurs son statut de réfugié politique que n’aurait pas un turc. Toujours trop léger ces articles et bien loin du journalisme.

          • beubeuh dit :

            Le peu de turc que j’ai appris me permet quand même de dire que c’est une langue pour laquelle l’alphabet arabe est mal adapté, du fait de l’importance des voyelles et des règles d’harmonie vocalique en turc (alors que l’arabe, comme toute les langues sémites, ne retranscrit pas les voyelles à l’écrit).
            Je crois que c’est pour cette raison que les turcs ont adopté l’alphabet latin, plus pratique pour eux.

  2. romuald dit :

    Le titre de l’article me fait penser à un bouquin d’André Frossard, « Dieu existe, je l’ai rencontré »; c’est lié?

    Une seule chose me frappe, c’est ceci:
     

    Une fois à Paris, Emin demande le statut de réfugié politique. Au bout de six mois, il est régularisé et s’installe doucement.
    (…)
    Quand je rentre en Turquie en vacances, la France me manque très vite. Et puis ici, je me sens libre. Là-bas, il y a des choses dont on ne peut parler, comme exprimer notre identité kurde.

    Un réfugié politique perd son statut de réfugié politique lorsqu’il retourne volontairement dans son pays d’origine, où il est censé y être toujours menacé.. Mais encore faut-il que l’état (français) ait vent que le réfugié politique retourne malgré tout dans son pays d’origine.. La PAF ne détient pas de liste qui serait établie par l’OFPRA (l’organisme chargé d’étudier les demandes d’asiles etc), ce qui lui permettrait de détecter les fraudeurs.

    Il y a quelques semaines idem, on a contrôlé une Congolaise qui, malgré son statut de réfugiée politique, venait tout juste d’aller rendre visite à sa famille, en RDC…… L’incohérence a été transmise à la PAF.
    Après, il est possible que les Kurdes depuis 1987 ne sont plus traqués aujourd’hui? pourtant, le gouvernement turc combat toujours le PKK; mais je n’ai aucune idée des raisons qui ont justifié l’obtention du statut de réfugié politique de cet homme. 

    Sinon, je pense qu’un (vrai) réfugié politique sait qu’en quittant son pays d’origine, il aura peu de chance d’y retourner sauf si la situation se stabilise et si ses opinions ne seront plus traquées (exemple les Cambodgiens, puisque le régime polpotien n’existe plus).
    Aussi a-t-il tout intérêt de s’intégrer voire de s’assimiler rapidement..
    C’est toute la différence avec un travailleur immigré qui va là où sa force de travail sera la mieux « rémunérée » (c’est vite dit vu qu’ils sont payés au lance-pierre, même pour les immigrés légaux, puisque cantonnés dans de basses besognes) et qui n’est pas forçément encouragé à s’intégrer..

    Quant à la communauté turque, elle a peut-être plus de lien avec l’Allemagne, qu’avec la France. D’où sa transparence? c’est pourtant de la communauté turque que sont venus dans les années ‘90 les histoires de voile à l’école..
    Sinon, une grande majorité de Turcs qu’on voit passer par Roissy bosse dans le bâtiment (idem pour les Egyptiens), et parle plus ou moins bien le français. Ce qui n’est pas le cas des mères de familles, parfois voilées, et ne parlant pas souvent français. Par contre les jeunes (jusque vers les 25 ans) parlent généralement tous français.

    • paille dit :

      drôle Ils aiment tous notre pays à la folie.  Je connais bien la turquie, le pays est beau, l’accueil est correct. Mais il est vrai que l’on vit en toute sécurité en france et on aime y revenir. Les villages sont tellement beaux, et quelle propreté…. C’est même surprenant, tous nos villages sont fleuris, la propreté règne. Vive la france…. Allez à Colmar la « petite venise » de france : magnifique….

  3. aplanos dit :

    Ce que j’ai pu voir des turcs est un exemple donné dans la commune où je réside. 3 familles de turcs ne trouvaient pas de logements sociaux, aussi ont-ils décidé d’acheter un terrain et d’y construire un immeuble d’une dizaine de logements. Ils en habitent une partie et louent l’autre. Au moins, on peut leur reconnaître une grande qualité, c’est de prendre le taureau par les cornes sans attendre que cela leur tombe dans le bec. Ils n’ont pas perdu un temps fou à se plaindre et ont agi. Pour ce qui est des kebabs et autres, désolé mais ce n’est pas du tout ce que j’apprécie.

    • solare dit :

      y aurait il en Turquie une misère inommable ,des guerres tribales ,des famines comme en Afrique, des victimes de  Bekés locaux  pour expliquer,justifier  l’ampleur de l’immigration turque en Europe ?

  4. lie dit :

    Pas mal du tout ton post Nassira, bonne intro, je suis entrée tout de suite dans l’histoire.
    Entre (  ), quand même bien la France, apprendre l’arabe, avec des copains turcs au fin fond de la Sologne.
    Pour ton reportage, tu es tombé sur le bon client, quelle histoire aussi que la sienne et si on pense à ses enfants, héritant de trois cultures, française, kurde et berbère, vont pas manquer de caractère les bambins.
    Pour en revenir à la langue, je crois que c’est Mustafa Kemal qui a interdit l’Arabe pour la remplacer par le Turc qui était un peu la langue du pauvre à l’époque.

    • blanche_colombe dit :

      il me semble aussi qu’à cette époque il y a eu abandon de l’alphabet arabe (sic) pour une transcription en alphabet latin de la langue turque ;

      ma fille aussi a eu des cours d’arabe pendant la pause de midi quand elle mangeait à la cantine de son école ,enfin c’était plutot essayer de  lire les caractères arabes que de pratiquer la langue .

  5. lie dit :

    Je ne vais pas parler au nom de Nassira mais comment pouvait elle faire la différence entre Kurde et Turc, il y a t’il des signes qui les distinguent ? Ce témoignage est intéressant, peut importe après tout qu’il ne soit pas turc.
    « Toujours trop léger ces articles et bien loin du journalisme. » Montre nous ton blog Ricard, on pourra juger de ton grand talent journalistique et rédactionnel.

  6. romuald dit :
    Ce qui explique d’ailleurs son statut de réfugié politique que n’aurait pas un turc.

    Statut qu’il ne devrait théoriquement plus avoir, puisqu’il indique aller en vacances en.. Turquie. Or le statut de réfugié politique interdit de retourner justement dans son pays d’origine.

    Sinon rien à voir, mais j’entends tout juste à l’instant qu’un avion de la Turkish Airlines s’est écrasé près d’Amsterdam avec 135 passagers à son bord. Bilan: aucun mort!! juste quelques blessés..

  7. candidou dit :

    D’autant plus que la REGION du Kurdistan est éclatée entre l’Irak, l’Iran, la Turquie, la Syrie et qu’il n’y a pas de nationalité Kurde.
    On notera toutefois que ce qui a été souvent reproché aux occidentaux: colonisation, annexion, non reconnaissance d’un peuple, l’est ici par des moyens-orientaux qui rendent prioritaires leurs intérêts économiques sur la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. 

  8. ricard dit :

    Bonjour,

    Je n’ai pas la prétention d’être journaliste donc je n’écris pas de blog, mais j’ai le droit d’exprimer mon opinion, sans être jugé par une Mme Lie qui pense détenir le droit de juger tout ceux qui ne sont pas de son avis. Par ailleurs, lorsqu’on veut interviewer un Turc on recherche un Turc et on ne s’arrête pas au premier Kurde venu et rencontré dans un bus.

  9. lie dit :

    Pas besoin d’être journaliste pour tenir un blog, et les rédacteurs du BB n’ont pas besoin de ricard pour faire leur petit bonhomme de chemin.

  10. romuald dit :

    Il est possible qu’elle soit allée dans ce quartier, et que le 1er Turc sur qui elle est tombée était en fait Kurde?

    J’imagine bien le dialogue pour avoir un « vrai » Turc:
    - Bonjour monsieur, c’est pour une interview pour le BondyBlog, êtes-vous bien Turc?
    – Non, je suis Kurde
    – Ah ok, bon allez dégage; j’veux un vrai Turc!

  11. ricard dit :

    Alors à quoi servent les formations reçues par les « journalistes » du bb et pourquoi se targuent ils de cartes de presse. Je crois qu’ils ont plus besoin d’un ricard critique que d’une Lie beni oui oui.

    salut et cessez de juger les commentaires jugez le fond des articles se sera plus constructif. 

  12. solare dit :

    et Mme Lie est indispensable pour mesurer la fermeture d’esprit aux nouvelles idées ,évidences,expériences ,évolutions qui  traversent le monde.C’est le témoin  d’un monde trop correct qui s’évanouit .

  13. lie dit :

    Des ordres ? Je ne juge pas je m’exprime comme toi, et j’ai déjà dit plus haut ce que je pensais de ce post, plutôt bien écrit et intéressant par ailleurs, ce qui compte à mon sens beaucoup plus que le détail du turc or not turc.

  14. lie dit :

    Merci romuald, c’est exactement ce que je voulais dire.

  15. ricard dit :

    voilà un exemple de pourquoi turc et kurde ce n’est pas pareil 

    DIYARBAKIR ( Turquie), 15 fév 2009 (AFP) – 16h56 - Pour la deuxième journée consécutive, des incidents ont opposé dimanche des manifestants kurdes et la police dans la ville kurde de Diyarbakir (sud-ouest de la Turquie), à l’occasion du 10è anniversaire de l’arrestation d’Abdullah Öcalan, fondateur et ex-chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

    Environ 3.000 manifestants, dont le maire de la ville, selon un journaliste de l’AFP, ont défilé dans les rues en brandissant des portraits du chef spirituel kurde et scandant des slogans anti-gouvernementaux.

    Des heurts entre policiers en manifestants auraient fait une quinzaine de blessés dont des policiers et des journalistes et 42 personnes, selon la police, ont été arrêtées.

    D’autres manifestations, selon l’agence de presse Anatolie, ont également eu lieu dans les provinces d’Hakkari et de Sirnak, où vivent d’importantes minorités kurdes, ainsi que dans la ville méditerranéenne de Mersin, où la police a fait usage de gaz lacrymogènes.

    Arrêté au Kenya le 15 février 1999 par des agents turcs, avec l’aide de services de renseignements américains, Öcalan vivait réfugié dans l’ambassade de Grèce à Nairobi. Rapidement transféré en Turquie, il a été condamné à mort pour « séparatisme » en juin 1999, une peine commuée en 2002 en prison à vie après l’abolition de la peine capitale.

    La Cour européenne des droits de l’homme a recommandé en mai 2005 à Strasbourg l’organisation d’un nouveau procès, estimant que celui de 1999 était « inéquitable ».

  16. romuald dit :

    Surtout que Nassira précise que c’est le 1er d’une série de portraits; elle vient d’ailleurs de publier un autre article sur une jeune femme turque (je ne connais rien de l’alévisme, sa religion).

    Les Kurdes sont des Turcs à double-titre puisqu’en plus de la nationalité turque, ils sont aussi quelque part les têtes de turcs de certains Turcs..