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Ascenseur pour l’Algérie
Vendredi 23/11/2007 | Posté par Dilgo |
CONTREPOINT (5). Montons au douzième étage d’une tour où habite Abdel, à qui sa maman a interdit de prendre l’ascenseur « avec des inconnus »
On peut rejoindre Alger en avion ou par bateau. Ici, en France profonde, il y a une autre possibilité, c’est l’ascenseur. Mon expérience le prouve. J’habite un petit village en Touraine du sud, mille habitants, il n’y a pas d’étrangers et pas d’ascenseur. Les transports en commun sont réduits au minimum, un aller-retour quotidien pour Tours. C’est tout. La grève des transports, on la voit à la télé, avec cet ascenseur horizontal et ces gens qui attendent pour s’y entasser, le train, le métro. Ici, on roule en pétrole individuel et c’est comme ça que je vais me mettre à la recherche d’un HLM avec des tags et des ascenseurs. Il y a des HLM au Grand-Pressigny, à la sortie du village (bien sûr), mais ce sont des pavillons individuels tout propres.
Je vais donc rouler dix kilomètres à travers champs et forêts jusqu’au bourg voisin, Descartes. Avec ses cinq milles habitants, je trouverai des HLM de deux étages à la périphérie (bien sûr). La seule perturbation, ici, c’est la tondeuse à gazon le dimanche. Bernadette, retraitée, attend sur le seuil du Hall. Elle habite là depuis 1965, date de la construction des bâtiments. « On est bien, c’est très propre, très calme. On a un petit bout de terrain en bas, le boucher et le boulanger passent tous les jours. » Des Africains, il n’y en a pas. Pas de problème de sécurité non plus, sauf il y a deux ans, le journal en a parlé, mais c’est fini. Les voisins « ont de bonnes relations entre eux mais nous, on ne fréquente personne. S’il y a un service à rendre, on le rend mais chacun chez soi, c’est le meilleur moyen d’éviter les problèmes ».
C’est dans une ville qu’il faut aller. Je vais à Châtellerault, quelques champs de vaches et quelques forêts plus loin, trente mille habitants, sur le chemin du TGV qui mène au Futuroscope. La Plaine d’Ozon, ça s’appelle, là où les ascenseurs poussent comme des champignons enveloppés de leurs beaux appartements à loyer modéré. En m’approchant du site convoité, je repère une chose qui n’existe pas dans le monde rural vieillissant où j’habite, une grappe de jeunes. Au Grand-Pressigny, des jeunes il y en a, je les vois descendre du bus, j’en croise un ou deux dans les rues, sûrement ils se réunissent la nuit pour taguer les murs du lavoir au bord de la rivière, entre deux bières ou deux pétards. Mais la France profonde est vieille, blanche et vieille.
Malik et Abdel se proposent de me faire visiter l’ascenseur de l’immeuble en face, d’au moins dix étages. Je suis ici en Algérie. Malik ira à Oran en décembre. Il a bien conscience d’habiter dans un petit 9-3 qui ne demande qu’à se développer. « Mais nous, ici, c’est plus calme et il n’y a pas trop de problèmes. L’année dernière au collège ils ont fait exploser des mélanges d’acide et d’amiante (lien dailymotion). Le 9-3 c’est notre quartier en cent fois plus grand. »
Abdel me conduira jusqu’à l’immeuble de douze étage où il habite. On traverse une zone tellement insalubre qu’elle est en projet de démolition même si des gens y habitent encore. « Il y a des algériens ici ? – Il y a pratiquement que ça », me répond Abdel. Il voudrait retourner vivre à Remchi, sa petite ville près d’Oran où il a des cousins à qui il prétend avoir appris le français. « Et si je te donne un bon travail, une maison à la campagne, tu restes en France ? – Peut-être, mais il faut que je vous laisse, ma mère ne veux pas que je monte en ascenseur avec des inconnus. » Alors, je suis monté seul au douzième étages de l’immeuble où vit Abdel, pour voir un peu comment c’est l’Algérie française vue de haut. En plus des deux appartements et de la cage d’escalier, il y avait une porte qui s’ouvrait sur un balconnet, quelle chance de voyager à l’œil !
Pierre Murcia
Dilgo -
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