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La Palestine, mon père et les illusions perdues
Vendredi 09/01/2009 | Posté par Chaker Nouri |
Les images des victimes de Gaza passent en boucle sur les télévisions arabes. Chaker interroge son père, un Tunisien de 75 ans qui a tant cru à la victoire des Palestiniens sur Israël. Et qui aujourd'hui n'y croit plus.
La chaine Al Jazeera diffuse en continu et en direct le drame qui se déroule à Gaza. Des images à la limite du supportable passent sans arrêt. Pendant ce temps, mon père, âgé de 75 ans, déguste son thé à la menthe et ses pistaches, sans émotion particulière. Je suis intrigué et même consterné par l’insensibilité apparente de mon paternel. J’essaye de comprendre son attitude. Mon père me répond sèchement, agacé : « Ecoute ya ouledi (mon fils), cette histoire me concerne pas, tous cela, c’est de la politique, de toutes façons, on va tous mourir un jour, sous les bombes ou ailleurs, c’est kif-kif. Maintenant laisse-moi tranquille avec tes commentaires. »
Je ne suis nullement satisfait par sa réponse. Pour le provoquer, je lui rétorque que si les palestiniens souffrent aujourd’hui, c’est en partie à cause de sa génération qui est restée inactive lors des massacres passés, exemple, celui de Sabra et Chatila en 1982 (lors de la « première guerre » du Liban, l’armée israélienne avait laissé pénétrer les milices phalangistes chrétiennes de Beyrouth dans ces deux camps de réfugiés palestiniens ; elles s'étaient vengé atrocement sur des civils de l’assassinat de leur chef, Bachir Gemayel, ndlr).
A cette phrase, mon père me fixe longuement et m’invective : « Tu n’as rien compris, tu crois que c’est en manifestant dans les rues de Paris ou de Londres, en pleurant devant ta TV, en maudissant Israël, que cela va changer quelque chose ! Vous êtes des naïfs, le résultat sera le même, Israël continuera à s’asseoir sur les résolutions de l’ONU, et les Palestiniens continueront de souffrir, c’est l’histoire, c’est la loi du plus fort. J’ai vécu les différents conflits israélo palestiniens, le résultat sera le même. »
Mon père s’arrête quelques minutes, reprend son souffle, il regarde machinalement la TV, qui diffuse toujours les bombes et le sang. A nouveau sans émotion, il poursuit : « Tu sais, lorsque je suis arrivé en France en 1965, j’habitais dans une petite chambre. A l’époque, j’étais célibataire, je n’avais pas rencontré ta mère, je vivais avec trois autres compatriotes tunisiens, nous travaillions la journée à l’usine, et juste après le travail, on passait nos soirées dans un café kabyle situé à Belleville ; on jouait au domino et au rami, c’était la belle vie, et le bled aussi. » Il s’interrompt, prend son verre thé, une larme coule sur sa joue.
Il me dit ceci : « La guerre des Six jours en 1967 a été terrible pour nous. Je me souviens que juste avant la bataille entre Israël et les pays arabes, nous nous réunissions dans notre café fétiche, il était bondé, nous étions tous autour d’un transistor, nous écoutions religieusement la radio égyptienne Saout el Arab (La voix des arabes), plus particulièrement un journaliste, Mohamed Hassan Haikel. Ses paroles nous galvanisaient, on était tous en trans, on voulait rejoindre la bataille, défendre nos frères palestiniens, on criait de joie lorsque Nasser prenait la parole, la victoire devait nous revenir. Hélas, on a été laminés en six jours par Israël. » A cet instant, je comprends qu’il n’a toujours pas fait le deuil de cette humiliation.
Mon père, fatigué par cette montée d’adrénaline, me confie cette anecdote : « En 1982, nous étions devant la TV, nous regardions le journal d’Antenne 2, il montrait des images du massacre de Sabra et Chatila, tu avais dix ans. A un moment, tu es sorti sur le balcon, pour pleurer, je t’ai pris dans mes bras, je t’ai dit d’arrêter de pleurnicher, que cela ne sert à rien, tu n’es pas acteur de cette situation, tu ne peux rien faire, ce n’est pas ton histoire, tu te fais du mal pour rien, réussis ta scolarité et sois un homme. »
Le souvenir douloureux de la guerre des Six jours et des autres guerres perdues a provoqué dans la génération de mon père un sentiment d’humiliation et défaitisme. C’est pourquoi, aujourd’hui, il regarde ce drame avec distance. Mon père se lève pour éteindre la télé. Une enfant palestinienne crie « où sont les arabes ? ».
Chaker Nouri
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