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« Mon-sieur Kouch-ner, Ces-sez cette guer-re ! »

Samedi 07/02/2009 | Posté par Romain Santamaria |

Des milliers de Tamouls ont manifesté mercredi à Paris contre la répression sri-lankaise. Parmi eux, beaucoup de jeunes nés en France, qui rêvent d'un Etat libre dans le pays de leurs origines.

« Little Jaffna » était en deuil mecredi matin. Le quartier tamoul de Paris avait tiré le rideau de fer, laissant place à des affiches aux slogans rouge sang sur les commerces : « Fin du génocide tamoul au Sri Lanka ». Les rues sont désertes, on ose à peine sortir de son magasin. Dans quelques heures, la communauté se rendra devant le Mur de la paix, dans le VIIe arrondissement de Paris, pour manifester une énième fois contre les bombardements de l’armée sri-lankaise qui pilonne le nord du pays. Ironie suprême, à midi, la sirène d’alarme mensuelle, autrefois utilisée pour prévenir les Français d’un assaut aérien imminent, se met à résonner dans des rues vidées de sa population.

15 heures, sur la place Joffre, derrière l’Ecole militaire. Des milliers de Tamouls, la plupart du temps en famille, ont bravé le froid, la neige et même la boue pour se rassembler derrière la Tour Eiffel. Beaucoup de drapeaux tamouls, de pancartes exhortant Barack Obama, Angela Merkel, Nicolas Sarkozy à prendre partie et des pancartes criardes affichant des civils meurtris ou tués. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette population habituellement discrète sait se faire voir quand elle est en colère.

Pendant que sur l’estrade, diverses personnalités scientifiques ou politiques (comme Dominique Lefevbre, maire PS de Cergy) se relaient au micro, je profite pour approcher ces jeunes Sri-lankais et Français qui n’ont pas ou peu connu leur pays d’origine. Nithiyananthan Siva, par exemple dont les parents sont arrivés en France il y a une vingtaine d’années. C’est un lycéen de 17 ans qui vit à Villeparisis (77) et se destine « à faire de la politique ». S’il n’est pas encore sûr de savoir sous quelle étiquette, il aimerait « pouvoir faire bouger les choses pour sa communauté » et intégrer l’ENA.

Steeve Gouvinda, 17 ans, étudie « l’informatique en alternance et développe des sites Web ». Lui regrette qu’on associe leur drapeau officiel à celui des Tigres séparatistes : « Il n’y a pas d’alternative symbolique. On serait prêts à les jeter s’il y avait autre chose qui pourrait changer la situation. Pour l’instant, les Tamouls meurent un peu plus chaque jour et seuls les LTTE nous défendent. »

« Mon-sieur Kouch-ner, Ces-sez cette guer-re ! », martèle-t-on de la voix et du tambourin. Manque de chance, le livre à charge de Péan* risque fort de différer leur appel… « Un tract ? », me propose une jolie Sri-lankaise. Cette jeune fille de 18 ans, habitant Enghien-les-Bains (95), est arrivée en France à l’âge de 4 ans. Ses parents, tous deux employés dans le nettoyage, auraient voulu qu’elle travaille dans la banque.

Mais aujourd’hui, « en Terminal STG, je vise plutôt le marketing », sourit-elle. Comme la majorité des manifestants, elle est sans nouvelle de sa famille au pays et pense que ses « grands-parents ont dû fuir la "capitale" des Tigres, Kilinochchi, lors de l’attaque par l’armée gouvernementale, voilà deux semaines ». Signe que l’espoir est encore de mise, elle se verrait bien « développer un commerce là-bas ».

Puis, elle me demande si je connais Mahinthan Sivasubramaniam, président de l’Organisation des jeunes Tamouls, créée en 2005. N’attendant pas ma réponse, elle me conduit vers ce jeune homme d’une vingtaine d’années, à la tête de cette association culturelle, sportive et politique fondée au lendemain du tsunami. « Lorsque ce désastre a eu lieu, le choc a été double pour nous : nos proches mouraient et on avait le sentiment qu’on perdait notre culture. Il fallait donc donner une structure à ces jeunes "déracinés" pour maintenir une tradition qui mourait sans eux. » Pour l’instant, cet assistant en gestion financière est en congé pour participer à la mobilisation de l’opinion au drame humanitaire en cours. « Vous savez, beaucoup de nos fêtes ont été annulées… le cœur n’y était pas. »

Alors les défilés religieux et culturels ont laissé la place au spectacle politique. Devant la scène, des Tamouls déguisés en soldats réguliers poussent des civils portant des enfants blessés. Une manière de faire vivre sous leurs yeux les images de mort qui circulent sur Internet. On pousse même la caricature jusqu’à faire passer devant la foule un sosie de Mahinda Rajapakse, le président du Sri Lanka.

Mme Suba, une trentenaire, porte-parole du Comité de coordination des Tamouls de France au langage pourtant châtié, ne peut s’empêcher de lâcher un « connard » : « Désolé. C’est plus fort que moi. Mais je vous assure que ce n’est pas dans mes habitudes ! », s’excuse-t-elle aussitôt. Pour elle, un simple cessez-le-feu ne sera pas suffisant. « On a fini de croire qu’on serait en paix : il faut un pays tamoul indépendant… », mais elle n’aura pas l’occasion de terminer sa phrase, on demande une minute de silence.

Romain Santamaria

* Pierre Péan, Le Monde selon K., Paris, éditions Fayard, 2009.

Romain Santamaria -

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