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« Non, maman, je ne suis pas homo »
Lundi 23/11/2009 | Posté par Yanis Ilyeas |
Mais quelle idée de laisser traîner « Homo-Ghetto » dans son appart, quand sa mère en a les clés ! Yanis va devoir fournir des explications convaincantes.
« Et toi, mon fils, es-tu favorable à ce qu’un couple homosexuel adopte un enfant ? » Il y a quelques temps de cela, j’aurais sûrement répondu que les homos doivent bénéficier des mêmes droits que les hétéros. Mais aujourd’hui, je suis sous surveillance, mes moindres faits et gestes sont décortiqués par ma mère : elle est persuadée que je suis de « la jaquette ». J’ai donc dit que je n’étais pas pour l’adoption d’enfants par des couples homosexuels. Comment suis-je arriver là ?
Souvenez-vous, il y a quelques semaines, un livre a défrayé la chronique, « Homo-Ghetto » de Franck Chaumont (éd. Le Cherche Midi). Cet ouvrage regroupe une série de témoignages poignants de gays et de lesbiennes issues des cités. Jusqu’ici tout va bien, en tout cas pour ma petite personne. Mes soucis ont commencé lorsque je me suis proposé, lors d’une conférence de rédaction du Bondy Blog, d’écrire une critique sur ce bouquin. Et là, au lieu d’être un simple lecteur, je me suis retrouvé acteur. En l’espace de quelques semaines, je suis devenu sans le vouloir « Yanis dans la peau d’un homo ».
La rencontre entre un lecteur et un livre, est pour moi synonyme de relation sentimentale. Si « Homo-Ghetto » n’est pas un monument de littérature – ce n’est pas son but –, son contenu, comme on dit, interpelle. « Homo-Ghetto » est devenu mon compagnon, il me suit partout, la tentation est trop forte, j’essaie toujours de trouver un moment d’intimité pour être en sa compagnie. Mais il est bien difficile de se balader avec un livre au titre aussi « badaboum ». Mais impossible de me retenir, je lis « Homo-Ghetto » en place publique sans tenir compte des regards inquisiteurs. Grosse erreur !
Imaginez un instant, vous êtes dans le RER bondé, direction Cergy, plongé dans la lecture de ce qui ne peut être, c’est sûr, c’est certain, c’est obligé, qu’une apologie de Sodome ! Vous sentez les regards pesant sur vous. Votre tête se lève délicatement, et là, face à vous, plusieurs individus vous fixent, certains moqueurs, d’autres surpris. J’en suis si troublé que mon livre tombe.
C’est en voulant le récupérer que je remarque ce titre, écrit en gros sur la couverture : « Homo-Ghetto ». Je me dis : « Mince, ils pensent sans doute que je suis un homosexuel refoulé. » Je rougis de honte, hochant ma tête de gauche à droite pour leur faire comprendre que je ne suis pas celui qu’ils croient. Mais les regards restent insistants. Un moment, je pense me lever et crier : « Non, je ne suis pas un pédé, je suis blogueur et je dois faire une critique. C’est la vérité. » Après cet épisode, fini, la lecture de ce livre en public, la maison sera mon refuge. Que je crois...
Comme toute Méditerranéenne qui se respecte, ma mère prend soin de moi : repassage, ménage, lavage du linge, appel trois fois par jour. En plus, elle a les clefs de mon appartement. Ma mère se trouvait au Maroc lorsque je lisais « Homo-Ghetto ». Je me disais : « La daronne n’est pas là, je n’ai pas besoin de cacher le bouquin… » Déjà qu’elle a du mal à comprendre que je ne sois pas remarié à mon âge, si elle tombe dessus, elle en déduira vite que son fils ne veut pas refaire sa vie avec une femme parce qu’il est homo.
Un jour, rentrant chez moi dans le RER A, mon portable sonne. C’est ma mère qui m’appelle avec mon fixe. Elle est donc chez moi : « Allo Yanis, c’est maman. » Moi, un peu étonné : « Euh, tu es où, tu es au Maroc ? » Elle, surprise : « Ben tu vois pas que j’appelle de chez toi ? – Euh, j’ai pas vu, écoute, ne touche à rien, j’arrive, reste dans le salon. » Elle réplique sur un ton énervé : « Ecoute, je t’ai fait le ménage et ton linge, et tu me remercies comme ça, n’oublie pas que je suis ta mère. – Excuse-moi, je suis surmené en ce moment. – Surmené ? Tu te fiches de moi ? Tu devrais changer de lecture et te trouver une vraie femme. » Elle raccroche, elle a trouvé le livre !
Arrivée à Cergy, je cours chez moi, ouvre précipitamment la porte, ma mère n’est plus là. Je vais à mon bureau, horreur, le livre a disparu. Je le cherche partout, en vain. Je décide d’appeler ma mère. Fébrilement, je lui dis : « Tu n’aurais pas vu un livre avec une couverture blanche avec comme titre "Ghetto", parce qu’il n’est pas à moi… Ou plutôt si ! Non, non, non, il appartient au Bondy Blog, c’est un prêt, je dois le rendre, je dois travailler dessus… »
Ma mère me répond avec un ton à la Bernadette Chirac : « Tu travailles au Bondy Blog, mais tu m’as dit que tu étais blogueur, ce n’est pas un travail… En plus, tu mens à ta mère. Tu as changé, Yanis... Je crois que je vais en parler à ton père… » Moi, en détresse totale : « Non, ne dis rien à papa… Voilà, maman, je ne suis pas ce que tu crois. Si tu veux, rentre au bled et trouve-moi une femme là-bas, n’importe laquelle, et je me marie. » Je l’entends qui sourit et elle raccroche. J’aurais mieux fait de me taire : me marier avec une femme du bled… Pauvre de moi, j’entends déjà les youyous de ma mère, au loin.
Yanis Ilyeas
Franck Chaumont, « Homo-Ghetto : Gays et lesbiennes dans les cités : les clandestins de la République », Le Cherche Midi, 201 pages.

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