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Aéroport de Tel-Aviv : le bizutage du prénom arabe

Mardi 01/12/2009 | Posté par Manel Yahia |

MA SEMAINE À JÉRUSALEM (I). Manel, 23 ans, étudiante française en journalisme, accompagne une délégation d’élues en visite dans la partie arabe de la Ville sainte. Premier volet de son périple.

Il est minuit, j’arrive à l’aéroport de Tel-Aviv. Après six heures d’attente à Charles-de-Gaulle et cinq passées dans l’avion, je n’ai qu’une envie : me jeter dans un lit. Mais, de ce lit rêvé, j’en suis loin encore. Devant les guichets de la douane, l’angoisse commence à monter, on m’avait prévenu qu’en Israël, il est difficile d’entrer dans le pays lorsqu’on a un prénom à consonance arabe. Toutes les personnes devant moi passent sans difficulté les formalités douanières. Cela me rassure, je me dis que tout ce tintouin sur les Français arabes patientant des plombes dans l’antichambre d’Israël relève de la légende urbaine.

Vient le tour d’Anissa, une jeune française d’origine algérienne qui se présente au guichet situé à ma droite (nous avions pris soin de ne pas nous mettre au même guichet, « quotas » d’Arabes par file obligent). Mais voilà qu’un douanier confisque son passeport ; elle est invitée à se rendre dans une salle à part, au fond de l’immense hall de l’aéroport Ben Gourion.

A cet instant, je commence à ressentir une angoisse indescriptible, mes mains en tremblent encore à l’évocation de ce souvenir. Mon tour arrive et ça ne manque pas : la femme au guichet me regarde, prend mon passeport, le scrute, puis me demande comment s’appelle mon père. « Mouloud. » Ensuite, elle me demande le prénom de mon grand-père, je lui réponds : « Salah. » Elle appelle sa collègue, lui parle en hébreu. On veut savoir ensuite où ils sont nés : « In Algeria. » Je comprends alors que je ne suis pas prête de sortir d’ici.

Je suis à mon tour privée de passeport (mon unique moyen de prouver que je suis bel et bien française). Je me rends avec les autres parias, dans la salle du fond. Assise sur des chaises, devant un épisode du Secret story israélien, une dizaine de personnes « recalées » me regardent entrer. Leurs regards préoccupés me donnent la chair de poule. Dans la salle, la présence d’un intrus intrigue la plupart des personnes présentes. Il est blanc, il est blond, il s’appelle John et il est britannique. En somme, il n’a aucune raison d’être là parmi nous, les JFOM, « jeunes français d’origine maghrébine ».

Je m’assieds près de lui et lui demande ce qu’il fait là (avec l’idée derrière la tête que j’ai peut-être affaire à un espion chargé de me faire dire des choses que nous n’aurions pas dites lors du premier entretien-interrogatoire). Effet de ma paranoïa ? Restons sur nos gardes… En réalité, John travaille à l’ambassade britannique de Bagdad, et il a commis l’erreur (de débutant) de se présenter aux autorités douanières israéliennes avec un tampon de la Syrie sur son passeport. Ici, c’est visiblement le genre de voyage qu’on a du mal à expliquer. « Sorry for you, they will put you in jail » (désolé, ils vont vous mettre en prison), lui dis-je en rigolant. Mais lui est très angoissé. Pour son premier voyage en Israël, il ne s’attendait pas à un tel accueil. Une bonne discussion avec lui m’aide à me détendre, en plus de parfaire mon anglais.

Son tour arrive, un garde vient le chercher pour l’interroger. Il me transmet son inquiétude en un regard. Me voilà de nouveau au bord de la crise de nerfs (cela fait près d’une demi-heure que j’attends mon tour), je fais trembler mes genoux pour essayer d’évacuer mon stress, mais rien n’y fait. Tout le monde a déjà ressenti l’angoisse qui précède un examen oral, c’est la même chose ici, mais puissance 10. Ce que je n’ai pas dit, c’est que je suis venue avec une délégation, 44 femmes élues, des sénatrices, des maires, des adjointes, qui nous attendent à la sortie de l’aéroport.

Anissa est appelée pour être interrogée. La tension grimpe d’un cran encore. Avec nous, Fernand Tuil, président de l’AJPF (Association de jumelages entre les camps de réfugiés palestiniens et les villes françaises), fait son possible pour que l’ambassade française intervienne et assume ses responsabilités. « Pour que tous les citoyens français soient logés à la même enseigne », exige Fernand.

Quarante-cinq minutes plus tard, Anissa revient, tremblotante, de la sueur coule sur son front. Elle me prévient que les jeunes militaires sont loin de rigoler. « Elle m’a redemandé d’où étaient originaires mes parents et mes grands-parents, puis n’a pas arrêté de me demander ce que je venais faire ici. Je lui ai expliqué à plusieurs reprises que je suis venue pour visiter, mais elle m’a posé la question encore et encore », me débriefe Anissa.

Une heure plus tard, c’est mon tour. Intimidée, j’entre dans la salle. La jeune femme à la mine intraitable m’indique de m’assoir. Puis me demande à nouveau le nom de mon père et de mon grand-père ainsi que leur lieu de naissance. Elle veut savoir aussi pourquoi mes parents sont venus en France et en quelle année. S’intéressé à ce que je fais dans la vie, prend mon numéro de portable, de fixe et mon adresse e-mail qu’elle vérifie sur facebook. Evidemment, je ne lui donne pas mon mail perso (je crains que ça me vaille quelques heures, voire quelques jours d’interrogatoire supplémentaires).

Entre-temps, le consulat et l’ambassade, harcelés par Fernand, sont très certainement intervenus car la durée des questions-réponses se raccourcit par rapport aux personnes passées avant moi. Toufik, un ami, qui m’avait renseignée sur son interrogatoire, avait passé, lui, 7 heures dans cette pièce, bombardé de questions. Il était même prêt à rentrer chez lui.

Deux heures se sont écoulées depuis notre arrivée. La liberté est proche, un jeune membre de la sécurité nous remet nos passeports, sans les avoir tamponnés. Un demi-tour s’impose (sans tampon, difficile de passer les check-points). Enfin dehors !, Nous pouvons respirer l’air de la Terre sainte et sommes désormais prêts pour l’aventure qui s’annonce qui sait, périlleuse, passionnante, c’est certain.

Manel Yahia

Manel Yahia -

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